13.
Le côté obscur

 

Litha, 1996

 

Jusque-là, ma vie ressemblait à un hiver éternel. Mais hier soir, pendant mon initiation, le printemps a brisé la glace. C’était magyque. Tante Shelagh et oncle Beck ont mené le rituel pendant que les anciens du coven nous entouraient. On m’a bandé les yeux et on m’a servi du vin, puis on a testé mes connaissances. J’ai répondu de mon mieux, traçant un cercle et des runes pour jeter des sorts malgré ma cécité. Quelqu’un a levé la pointe acérée d’un couteau vers mon œil droit et m’a dit d’avancer. Je n’ai pas hésité, et la lame a disparu.

J’ai chanté mon chant initiatique seul, dans les ténèbres, tandis que je sentais la magye m’envahir. J’avais l’impression d’être invincible et puissant, rempli de joie et de savoir. Alors, on m’a enlevé le bandeau et mon initiation a pris fin. Maintenant, je suis un sorcier, et un homme.

Le vin a coulé à flots et tout le monde m’a donné une accolade, même oncle Beck. Il m’a dit qu’il était fier de moi. Athar, ma cousine, a cherché à m’asticoter, mais rien ne pouvait m’ôter mon sourire. J’ai poursuivi Molly F. dans la bruyère pour l’embrasser sur les lèvres. Elle m’a repoussé et m’a menacé de le dire à tante Shelagh.

Je ne suis peut-être pas encore tout à fait un homme, finalement.

 

Gìomanach

 

 

* * *

 

 

Le vendredi matin, des bribes de rêves étranges se sont attardées un instant dans mon esprit. Je me suis étirée plusieurs fois pour m’éclaircir les idées. Je ne me rappelais pas vraiment le contenu de ces songes : il ne me restait aucune image précise, aucune émotion particulière qui aurait pu me servir d’indice. Je savais pourtant que j’avais fait des cauchemars toute la nuit.

La veille au soir, en rentrant de chez Cal, j’avais lu jusque très tard le journal de Maeve et le livre sur les Woodbane qu’Alyce m’avait recommandé. Je n’en revenais toujours pas : j’étais la fille non seulement d’une sorcière de sang, mais d’une Woodbane, en plus ! Depuis l’enfance, je m’étais sans cesse demandé pourquoi j’avais l’impression d’être un peu différente de ma famille. Étrangement, à présent que je connaissais mes origines, je me sentais bien plus une Rowlands qu’une sorcière irlandaise.

Un seul regard vers la fenêtre m’a suffi pour comprendre que, dehors, régnait un froid de canard. Et moi, j’étais bien au chaud dans mon lit, mon adorable chaton endormi près de moi.

Hors de question que je me lève, ai-je décidé.

— Morgan, grouille-toi ! a hurlé Mary K. dans le couloir.

Une seconde plus tard, elle a déboulé dans ma chambre, paniquée, et a tiré sur ma couette.

— On a très exactement dix minutes pour arriver au lycée, et il neige, alors je ne peux pas prendre mon vélo. Debout, maintenant !

J’ai fini par capituler. Un jour, il faudrait vraiment que je cède à l’appel de l’école buissonnière.

On est arrivées pile pour la sonnerie. Je suis entrée en classe au moment même où le professeur appelait mon nom.

— Présente ! ai-je répondu, le souffle court, tout en m’écroulant sur ma chaise.

J’ai sorti ma brosse pour me démêler les cheveux, sous le regard moqueur de Tamara. À l’autre bout de la classe, Bree était de nouveau en pleine conversation avec Chip. Je me suis rappelé sa conversation dans les toilettes avec Raven. Pourquoi Sky leur avait-elle parlé du côté obscur de la Wicca ? Je n’avais lu que quelques paragraphes sur la question et je voulais en savoir davantage. Peut-être qu’Alyce pourrait m’en dire un peu plus.

J’ai scruté le visage de mon ex-meilleure amie, comme pour y lire ses pensées. Avant, il me suffisait de la regarder dans les yeux pour savoir précisément ce qui lui passait par la tête, et c’était réciproque. Mais plus maintenant. Nous ne parlions plus la même langue.

 

* * *

 

Quelle étrange journée !

Matt n’avait pas cessé de m’éviter. Jenna semblait nerveuse. Cal, lui, était bien évidemment de bonne humeur. Nous savions tous deux que nous nous étions encore rapprochés. Nous avions des projets d’avenir. Chaque fois que nos regards se croisaient, nous échangions un sourire. Sa présence illuminait ma vie. Robbie restait fidèle à lui-même, à l’aise dans ses baskets. Je m’amusais à observer le manège de quelques filles qui, alors qu’elles ne l’avaient jamais remarqué avant, guettaient la moindre occasion de marcher près de lui, de lui poser mille questions sur les devoirs, de l’interroger sur des problèmes d’échecs et de lui demander quel genre de musique il écoutait… Quant à Ethan et Sharon, ils se tournaient toujours autour avec intérêt.

De mon côté, j’avais été sur les nerfs toute la journée. J’étais épuisée et je me posais bien trop de questions pour pouvoir écouter sereinement les profs. Quand je ne repensais pas à ce que j’avais lu dans le livre de Maeve, je m’interrogeais de nouveau sur le comportement étrange de Hunter ou bien je revivais l’instant magyque où, devant le feu de cheminée, allongée près de Cal, j’avais pris conscience de la force de mon amour pour lui. Pourquoi étais-je incapable de me concentrer ? Je devais me retrouver seule ou, mieux encore, avec Cal, pour méditer et recentrer mon énergie sur moi-même.

Après les cours, j’ai attendu Cal près de sa voiture. Il était en train de parler à Matt. Ce dernier, visiblement mal à l’aise, hochait la tête pendant que Cal semblait le réconforter. J’espérais qu’il lui avait bien dit d’arrêter son manège avec Raven.

Dès qu’il m’a vue, Cal s’est dépêché de me rejoindre. Aussitôt, il m’a enlacée en me plaquant contre sa voiture. Nell Norton est passée devant nous et nous a observés avec envie. Ça m’a fait plaisir.

— Et maintenant, tu fais quoi ? lui ai-je demandé. Tu peux rester un peu avant de rentrer chez toi ?

— J’aimerais bien, m’a-t-il répondu en me caressant les cheveux et en me baisant le front, mais ma mère reçoit d’anciens membres de son coven de Manhattan. Elle tient à ce que je sois là.

— Ah bon ? Elle en a dirigé combien, de covens, ta mère ?

— Huit en tout. Elle aime bien bouger : elle monte un coven dans une ville et, quand il a atteint un niveau de puissance satisfaisant, elle forme son successeur et s’en va en créer un autre ailleurs. Elle sème les graines de la Wicca dans tout le pays !

Sur ces mots, Cal m’a embrassée. Tandis qu’il se glissait derrière le volant de sa voiture, Mary K. est passée dans une camionnette.

— Je rentre avec Jaycee, m’a-t-elle lancé par la vitre en agitant la main.

Robbie a lui aussi quitté le parking. Un peu plus loin, j’ai vu Bree partir dans sa BM. J’aurais aimé savoir où elle se rendait, mais la force physique et émotionnelle me manquait pour la suivre.

Au lieu de quoi, je me suis installée au volant de Das Boot et je me suis dirigée vers Magye Pratique.

Les odeurs habituelles d’encens, de thé et de bougie flottaient dans la boutique. À peine entrée, je me suis détendue pour la première fois depuis le matin.

Je me suis attardée un instant sur le seuil, pour me laisser le temps de me réchauffer. J’ai inspiré profondément. Tandis que mes doigts retrouvaient peu à peu le sens du toucher, j’ai secoué mes cheveux pour les débarrasser des flocons de neige. David, qui était à la caisse, s’est tourné vers moi. Il ne m’a pas souri, mais j’ai quand même eu l’impression qu’il était content de me voir. J’avais dû m’habituer à sa présence moi aussi, car, cette fois, il m’a semblé retrouver un vieil ami.

— Bonjour, Morgan. Comment vas-tu ?

J’ai réfléchi un instant, puis j’ai secoué la tête, un sourire fatigué sur les lèvres.

— Je ne sais pas trop… ai-je soupiré.

— Toi, tu as l’air de quelqu’un qui a besoin d’une bonne tasse de thé.

Il a ouvert la petite porte, dissimulée par un rideau, qui se situait derrière la caisse. Elle donnait sur une pièce riquiqui abritant une table et trois chaises, un petit frigo rouillé et deux plaques chauffantes. Comme s’il savait que j’allais venir, il avait mis de l’eau à chauffer.

— Du thé, c’est une excellente idée ! me suis-je exclamée.

Il voulait manifestement qu’on sympathise. Pourquoi pas, ai-je songé. J’ai rangé mes gants dans mes poches en balayant le magasin désert du regard.

— Dites donc, il n’y a pas foule, aujourd’hui, ai-je constaté pour entamer la conversation.

— Nous avons eu quelques clients ce matin, a-t-il répondu depuis la petite pièce. En revanche, l’après-midi a été plutôt calme. Ce qui n’est pas plus mal.

Je me suis demandé si leur commerce générait le moindre bénéfice.

— Euh… Elle appartient à qui, cette boutique, David ?

— À une de mes tantes, qui s’appelle Rose. Vu son grand âge, elle ne vient que rarement. Moi, je travaille ici depuis des années… depuis que j’ai terminé mes études, en fait.

Des cliquetis de couverts ont résonné dans la petite pièce, puis David est réapparu avec deux tasses fumantes. J’ai pris celle qu’il me tendait en le remerciant. La boisson chaude exhalait un parfum inhabituel.

— C’est quoi, comme thé ?

— Devine, a-t-il murmuré avec un grand sourire.

Je l’ai dévisagé sans comprendre : il n’a rien ajouté et m’a observée en attendant ma réponse. Était-ce une sorte de test ? J’ai fermé les yeux et j’ai humé profondément. Je discernais différentes senteurs qui se mélangeaient pour former une douce fragrance, mais je ne les reconnaissais pas individuellement.

— Je n’en sais rien.

— Si, m’a-t-il encouragée, concentre-toi !

Une nouvelle fois, j’ai fermé les yeux. Je me suis efforcée d’oublier que je tenais une tasse de thé, de ne penser qu’à l’odeur. J’ai ralenti ma respiration pour me détendre et faire le vide. J’ai visualisé la vapeur parfumée qui se dissolvait dans l’air.

Parle-moi. Montre-moi de quoi tu es faite.

Dans mon esprit, j’ai vu la vapeur se séparer en quatre fumets distincts. Mon inspiration suivante m’a portée dans un jardin baigné par les chauds rayons du soleil. Un parfum sublime m’a guidée vers une fleur fuchsia, un bouton ravissant que je me suis empressée de cueillir.

— Il y a de la rose, ai-je murmuré.

David n’a pas fait de commentaire.

Je me suis tournée vers le deuxième fumet, qui provenait d’une motte de terre. L’image d’une racine s’est imposée à moi, lavée et pelée. Sa chair rose mise à nu dégageait une forte odeur.

— Oh, du gingembre !

La troisième volute s’élevait d’une étendue de plantes vert argenté parsemées de petites fleurs violettes. Un essaim d’abeilles voletait au-dessus d’elles et les recouvrait tel un manteau bourdonnant. La chaleur du soleil, la noirceur de la terre et le vrombissement incessant des insectes m’ont plongée dans un état de contentement proche de la béatitude.

— De la lavande, aussi.

Le dernier filet de vapeur évoquait les sous-bois. C’était une odeur moins familière, moins agréable aussi. Elle émanait d’une plante basse aux feuilles froissées ornées de fleurs miniatures. J’ai broyé quelques feuilles au creux de ma main et je les ai reniflées : ça sentait l’humus, un parfum inconnu, presque désagréable, mais qui, associé aux trois autres, équilibrait parfaitement le mélange. Il renforçait les touches fleuries tout en adoucissant le piquant du gingembre.

— Je dirais que la dernière plante est une « scutellaire », en revanche, je serais incapable de la décrire.

J’ai ouvert les yeux ; David m’observait.

— Bravo, tu as fait un sans-faute ! La scutellaire est une plante vivace. En infusion, elle possède des propriétés calmantes.

Le thé avait eu le temps de refroidir un peu. J’en ai bu une gorgée, sans vraiment retrouver l’arôme de toutes ces plantes. En revanche, j’ai aussitôt perçu l’effet de leurs vertus curatives et apaisantes. Qui a été de courte durée. Je me suis perchée sur un tabouret près de la caisse, en proie à un besoin irrépressible de parler. Mes inquiétudes venaient de resurgir en masse et semblaient m’étouffer. Matt et Jenna, Sky, Bree et Raven, Hunter, mes origines Woodbane, Mary K. et Bakker… Je n’en pouvais plus. Heureusement, j’avais Cal. Seule ma vie sentimentale était au beau fixe.

— Parfois, j’ai l’impression de ne rien savoir du tout, ai-je murmuré malgré moi. Pourquoi faut-il que tout soit si compliqué ? Dès qu’on croit comprendre quelque chose, ou quelqu’un, un nouvel élément surgit et remet notre jugement en question.

— Eh oui, plus on apprend, plus on a besoin d’apprendre, a déclaré David. La vie est comme ça, la Wicca aussi. Et il en va de même pour toi.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Alors que tu pensais te connaître, tu as découvert une chose, puis encore une autre. Du coup, tu ne te vois plus de la même façon et ton regard sur les autres a changé lui aussi.

J’en suis restée bouche bée. David m’avait reproché un jour d’être une sorcière qui feignait de ne pas en être une.

— Vous pensez toujours que je fais semblant de ne pas être une sorcière ?

Il ne s’est pas offusqué qu’Alyce m’ait rapporté ses propos.

— Non, m’a-t-il répondu l’air songeur. Tu ne sais pas encore très bien qui tu es, voilà tout. Moi, j’ai toujours su que j’étais un sorcier… Depuis trente-deux ans, je sais aussi que… je suis un Burnhide, a-t-il ajouté après une hésitation. Il ne s’agit pas seulement de mon identité, il s’agit de ma nature profonde. Je sais qui je suis et ce que je suis, alors que toi, tu viens à peine de découvrir…

— Que j’étais une Woodbane ? l’ai-je interrompu.

Il m’a dévisagée avant de répondre :

— J’allais dire « que tu étais une sorcière », mais je vois que tu connais aussi ton clan.

— Et Alyce m’avait donc menti délibérément en m’affirmant que, tous les deux, vous ne saviez pas de quel clan vous descendiez. Donc, vous, vous êtes un Burnhide !

— Oui. Ce clan était surtout développé en Allemagne, d’où vient ma famille. Tu sais, pour les sorciers de sang, la question du clan est très personnelle. C’est une information que nous ne révélons qu’une fois que nous nous sentons en confiance.

Je me sentais flattée qu’il m’ait fait cet honneur.

— Eh bien, moi, je suis une Woodbane, ai-je répété, un peu gênée.

David m’a souri ; il n’avait visiblement aucun préjugé contre ce clan.

— Est-ce qu’il y a une méthode fiable pour reconnaître les membres de tel ou tel clan ? ai-je demandé ensuite. J’ai lu que les Leapvaughn étaient bien souvent roux.

— Oh ! ce n’est pas très scientifique, tu sais.

La sonnerie du téléphone a retenti. David a penché un instant la tête, concentré, puis a visiblement décidé de ne pas répondre.

— On prétend par exemple que les Burnhide ont plutôt les yeux noirs et que leurs cheveux deviennent gris très tôt, m’a-t-il appris en désignant sa chevelure argentée. Cela ne veut pas dire pour autant que tous ceux qui possèdent ces caractéristiques sont des Burnhide, et inversement.

Une idée m’a soudain traversé l’esprit.

— Et ça, alors ? lui ai-je demandé en relevant mon tee-shirt pour lui montrer la marque de naissance sur mon flanc droit – ma curiosité me faisait oublier toute pudeur.

— Oui, ça, c’est l’athamé des Woodbane, m’a-t-il expliqué sur un ton égal. Là encore, tous les Woodbane ne l’ont pas.

C’était un peu choquant d’apprendre au détour d’une conversation que toute ma vie j’avais porté sans le savoir la marque de mon clan.

— Et… le Conseil international des sorciers, c’est quoi ? ai-je enchaîné tandis que mon esprit passait d’une idée à l’autre.

À ce moment précis, la clochette de la porte d’entrée a tinté et deux filles de mon âge sont entrées. Mécaniquement, j’ai déployé mes sens et constaté que ce n’étaient pas des sorcières. Elles se sont avancées dans la boutique en échangeant des murmures et des gloussements.

— C’est un conseil indépendant, a-t-il expliqué à voix basse. Ses membres représentent tous les clans modernes : il y en a des centaines et des centaines qui ne sont pas affiliés aux Sept Clans ancestraux. C’est un organe de régulation, amené parfois à punir l’utilisation illégitime de la magye. Par exemple, lorsqu’on tente de contrôler, de manipuler ou de blesser autrui par des voies magyques.

— Alors, c’est un peu la police de la Wicca, si je comprends bien…

— Certains les considèrent ainsi, en effet, a-t-il répondu, les sourcils froncés.

— Mais comment peuvent-ils savoir qu’on utilise la magye à mauvais escient ?

Derrière nous, j’entendais les deux filles qui s’extasiaient devant les bougies faites main. J’attendais avec impatience qu’elles tombent sur celles en forme de pénis.

— Oh ! la vache ! a soufflé l’une d’elles, ce qui m’a arraché un sourire.

David n’y a pas prêté attention et a simplement répondu à ma question :

— Au sein du Conseil, certains membres suivent un entraînement spécial pour apprendre à repérer les mésusages de la magye. On les appelle les Traqueurs.

— Les Traqueurs ?

— C’est ça. D’ailleurs, je dois avoir un bouquin là-dessus.

Il s’est aussitôt dirigé vers le coin librairie, où il s’est arrêté quelques secondes devant une étagère. Il a sélectionné un épais volume aux pages cornées qu’il a feuilleté.

— Voilà, a-t-il déclaré en revenant vers moi. Écoute ça : « Il est triste de constater que certains ignorent la sagesse et la ligne de conduite du Grand Conseil. Des clans souhaitent rester isolés de leurs pairs et, bien sûr, on ne peut leur reprocher de vouloir protéger leurs propres connaissances en matière de sorts et de rituels. Mais nous savons aujourd’hui qu’il est sage de se regrouper et de partager tout ce qui peut l’être pour créer une société dans laquelle nous pouvons évoluer librement. Tel est l’objectif de la Communauté internationale des sorciers. »

Il a marqué une pause, les yeux levés vers moi.

— L’idée semble intéressante, ai-je déclaré.

— C’est vrai, a-t-il reconnu d’une drôle de voix avant de poursuivre : « On ne peut que s’interroger sur les motifs de ceux qui refusent de se joindre à nous ou qui œuvrent contre cet objectif et se servent de la magye à de mauvaises fins. Par le passé, cette apostasie a causé la perte d’un grand nombre de sorciers. Seuls, la force nous manque et la magye proscrite n’apporte que peu de joie. Voilà pourquoi les Traqueurs nous sont utiles. »

Il a prononcé le mot « Traqueurs » sur un ton qui m’a fait froid dans le dos.

— « Les Traqueurs sont des membres du Conseil sélectionnés pour retrouver ceux qui enfreignent nos règles. S’ils découvrent des sorciers qui œuvrent contre le Conseil ou qui cherchent à nuire aux autres ou à eux-mêmes, alors, ils sont en droit de prendre des mesures contre eux. Il est dans notre intérêt de nous réguler de l’intérieur avant que le monde extérieur n’exerce une fois de plus sa justice contre nous. »

David a refermé le gros livre et m’a regardée de nouveau droit dans les yeux.

— Telles sont les paroles de Birgit Fallon O’Roark. C’était la grande prêtresse du Grand Conseil, de 1820 à 1860 environ.

Mon thé était maintenant tiède. Je l’ai fini en une gorgée et j’ai posé ma tasse près de la caisse.

— Et qu’est-ce qui se passe si un Traqueur découvre que des sorciers complotent contre le Conseil ?

— Le plus souvent, il leur jette un sort d’entrave magyque, m’a répondu David, l’air troublé et la voix altérée, comme si ces paroles lui faisaient mal. Et alors ils perdent leurs pouvoirs pour toujours.

J’ai eu l’impression qu’un courant d’air glacé me soufflait sur les bras et les jambes, et mon estomac s’est noué.

— Et c’est grave ? ai-je voulu savoir.

— C’est très grave. Sentir la magye en soi sans pouvoir s’en servir, c’est comme étouffer. Ou être brûlé vif. Certains en deviennent fous.

J’ai repensé à Maeve et Angus. Ils avaient vécu en Amérique pendant des années en ayant renoncé à la magye. Comment avaient-ils pu le supporter ? Comment cela les avait-il affectés ? Le cauchemar où je m’étais sentie étouffer m’est revenu en tête. Est-ce à cela que leur vie avait ressemblé sans la Wicca ?

— Quand on abuse de nos pouvoirs, un Traqueur vient nous chercher, tôt ou tard, a conclu David en secouant la tête, comme pour lui-même.

Il m’a soudain paru plus âgé. Des rides s’étaient creusées sur son visage, on aurait dit qu’il se rappelait de mauvais souvenirs. Je préférais ne pas les connaître.

Dehors, la nuit était tombée. Le fil de ma réflexion m’a ramenée vers Cal. Qui devait-il rencontrer ? M’appellerait-il dans la soirée ? Et Hunter, appartenait-il vraiment au Conseil ? Difficile à croire, vu son comportement. Il relevait plutôt de ces sorciers maléfiques que les Traqueurs étaient chargés de retrouver.

Et Maeve et les autres membres de Belwicket ? Avaient-ils vraiment réussi à renoncer au mal ? Le côté obscur se laissait-il oublier si facilement ?

— Est-ce que la Wicca possède un côté obscur ? ai-je demandé d’un ton hésitant.

J’ai senti David se renfermer sur lui-même.

— Oh ! oui, a-t-il murmuré. Oui, il y a un côté obscur.

Cal m’avait assuré l’inverse. Je ne savais plus quoi penser.

— Quelqu’un m’a dit qu’il n’y avait pas de côté obscur, que la Wicca était pareille à un grand cercle qui englobait chaque chose. Dans ce cas, il ne peut pas y avoir deux côtés, comme la lumière et les ténèbres.

— Ça aussi, c’est vrai, a concédé David, toujours songeur. Quand on parle de lumière et de ténèbres, on parle d’une magye utilisée pour faire le bien et d’une autre utilisée pour faire le mal… en simplifiant.

— Il s’agit donc de deux choses différentes ?

— Différentes, oui, mais pas opposées. Il peut être difficile de les distinguer l’une de l’autre. Selon la philosophie de chacun, la façon dont on interprète tel ou tel acte. Enfin, tout cela est très compliqué. Voilà pourquoi un sorcier n’arrête jamais d’étudier.

— Et est-ce qu’on peut considérer que quelqu’un se trouve du côté obscur, qu’il est maléfique et qu’on devrait s’en tenir éloigné ?

— Oui, sans doute, m’a-t-il répondu, un peu troublé. Pourtant, ce serait juger cette personne en la regardant par le petit bout de la lorgnette. Est-ce que certains sorciers utilisent la magye à mauvais escient ? Oui. Est-ce que d’autres nuisent à leurs semblables pour leur propre profit ? Oui. Dans ces cas précis, faut-il intervenir ? Bien sûr. Mais la réalité est souvent loin d’être aussi simple.

J’avais l’impression que tout était compliqué, dans la Wicca.

— Bon, il va falloir que je rentre chez moi, ai-je annoncé. Merci d’avoir pris le temps de répondre à toutes mes questions. Et merci pour le thé.

— De rien. Je t’en prie, n’hésite pas à revenir si tu as besoin de parler. Tu sais, parfois, Alyce et moi… on se fait du souci pour toi.

— Vraiment ? Pourquoi ?

Un petit sourire en coin est apparu sur ses lèvres.

— Parce que tu es en pleine découverte de toi-même, a-t-il répliqué gentiment. Ça ne va pas être facile, et il te faudra peut-être un peu d’aide. Alors, souviens-toi qu’en cas de besoin on est là.

— Merci, ai-je répété.

Même si je n’étais pas certaine de comprendre où il voulait en venir, ses paroles étaient réconfortantes. Je l’ai salué de la main avant de sortir de la boutique. Mes pneus ont un peu glissé quand j’ai fait marche arrière, mais je me suis dépêchée de me replacer sur la route qui me ramènerait chez moi ; dans la lumière de mes phares, chaque flocon de neige s’illuminait – pétale magyque et unique.

L'éveil
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